Lequipe Demo

PROPOSITIONS INDECENTES

Le premier Championnat de France a eu droit à « son » scandale : une tentative de corruption de la part de l’entraîneur d’Antibes qui coûtera au club sa place en finale pour le titre.

ROBERTO NOTARIANNI

Dans le vestiaire du SC Fives, on est plutôt chagrin. La lourde défaite (0-5) sur le terrain de l’Olympique Antibes, ce 30 avril 1933, n’y est pour rien, même si la correction a été identique à celle récoltée à domicile, six mois plus tôt, au match aller. Fives n’avait plus rien à espérer de la rencontre et le résultat était anecdotique. Sauf qu’il validait la qualification des Antibois, premiers du groupe B, pour la finale du Championnat à Colombes, le dimanche 14 mai, contre l’Olympique Lillois (en tête du groupe A). Antibes devançait en effet l’AS Cannes, battue à Sochaux (1-2) lors de cette 18e et dernière journée de saison régulière.

Les joueurs et dirigeants de Fives ne remettaient pas en cause la qualité d’Antibes, mais éprouvaient un véritable malaise lié à l’ambiance autour de la rencontre. Juste avant l’entrée des équipes sur la pelouse, le speaker du stade du Fort Carré, un certain M. Albert, officiellement « responsable de la communication » du club, avait excité le public en lui expliquant que les Cannois avaient promis une prime de 500 francs aux joueurs de Fives s’ils battaient Antibes !

Louis Henno, le président du club nordiste, s’était évidemment étranglé devant ces accusations, froissé par ce manque de fair-play de son adversaire, et l’on comprendra plus tard pourquoi… Le temps plutôt orageux sur la Côte d’Azur, ce jour-là, n’avait rien à voir avec les déclarations de M. Albert.

Des joueurs d’Antibes à la réputation tout aussi sulfureuse

Grande gueule notoire, il était un habitué du genre. Quand les clubs de la capitale venaient jouer au stade du Fort Carré, il avait pris l’habitude de les apostropher, les «chiens de Parisiens !» volaient… Le 23 avril 1933, il avait aussi pourri le match au sommet face à l’AS Cannes, clamant dans les haut-parleurs aux 10 000 spectateurs présents que les Cannois avaient empêché l’utilisation d’une nouvelle recrue, l’attaquant hongrois Karoly Kovacs. Alors que le joueur n’était tout simplement pas qualifié et que sa présence aurait forcément sus cité le dépôt d’une réclamation.

Cet après-midi-là, dans une ambiance très lourde, Cannes avait finalement été battu (0-1). Si la réputation des dirigeants d’Antibes n’est donc plus à faire, le côté sulfureux des joueurs du club est tout aussi connu. Alexandre Villaplane, un milieu offensif plutôt doué, international (il a disputé la première Coupe du monde en 1930), multipliait ainsi les combines pour de l’argent facile et était l’ami de truands notoires. Il sera d’ailleurs emprisonné six mois en 1934 pour une affaire de paris hippiques truqués. Et sera fusillé en décembre1944

après avoir oeuvré pour la «Carlingue» (surnom de la Gestapo française de la rue Lauriston) des collabos Bonny et Lafont…

L’entraîneur du club, M. Valère, n’est pas en reste. Personnage haut en couleur, teinté de mystère, il se prétend aristocrate russe et s’appellerait en réalité Valery Besvecony. Cet aréopage suscite donc une certaine méfiance des autres clubs du premier Championnat de France.

Reste qu’ à l’ issue de la saison régulière, Antibes est bel et bien qualifié pour la finale. Du moins jusqu’au 8 mai 1933. Ce jour-là, un coup de théâtre se produit au siège de la FFFA, la Fédération française de football association. Le bureau fédéral décide du déclassement du club et le prive de la finale après une plainte déposée par les dirigeants de Fives. Au retour de leur match sur la Côte d’Azur, ils ont « débriefé » les événements survenus avant le match. Le président Louis H en no raconte alors que M. Valère s’est rendu à Fives quelques jours avant la rencontre. Il aurait insisté pour le voir et lui proposer une somme de 35 000 francs afin de fausser le match.

Mais ce n’est pas tout. Les enquêteurs fédéraux apprennent dans la foulée que Joseph Rodriguez, un attaquant d’Antibes, a tenté de soudoyer ses adversaires à l’arrivée de son équipe au stade. Il aurait ainsi proposé de son côté 1000 francs à l’ailier de Fives, Ernest Libérati, pour ne pas forcer son talent face à eux. Il aurait aussi promis de l’argent à d’autres coéquipiers « éventuellement intéressés » . Convoqué par la Fédération, M. Valère ne dément pas son voyage dans le Nord.

En revanche, il assure que sa visite était uniquement motivée par des projets de transferts. Et s’en explique d’ailleurs dans les colonnes de L’Auto, le 9 mai 1933. « Lors du match aller, j’avais donné au président de Fives quelques adresses de joueurs pour qu’il puisse renforcer son équipe, racontet-il. Et je lui ai rappelé au cours de ma visite: “Monsieur Henno, vous n’allez pas jouer contre Antibes avec les armes que je vous ai fournies il y a trois mois à peine !’’ Je l’ai dit en plaisantant. C’est, je le sais maintenant, une grosse gaffe que j’ai commise. Mais, je le répète, c’est à titre absolument personnel que je le faisais. J’ai d’ailleurs accompli ce voyage à mes frais. Vous connaissez la suite. J’ai été très étonné de la réclamation du SC Fives. On m’a accusé d’avoir offert une grosse somme d’argent aux joueurs de Fives pour se laisser battre. Je ne pouvais le faire puisque, à cette époque, notre principal dirigeant était en Espagne. Et si j’avais fait la démarche que l’on me reproche, la réclamation aurait dû être portée avant le match, pas après.»

M. Valère ne parviendra pas à convaincre grand monde en dehors de son club. Et évidemment pas les instances qui, saisies via la commission des litiges, frapperont fort. Il n’est pas question pour elles d’infliger une simple amende pour un comportement peu sportif de joueurs (voir par ailleurs)… On parle plutôt de tentative de corruption !

La commission de discipline de la FFFA décide donc la dissolution du comité directeur d’Antibes, la suspension de M. Valère à vie et, surtout, la disqualification du club pour la finale du Championnat.

L’AS Cannes, deuxième au classement du groupe B et qui devance Sochaux au goalaverage (+13 contre +9), sera donc opposée à l’Olympique Lillois. Le 13 mai 1933, veille de la rencontre, les joueurs d’Antibes, venus attendre sur le quai de la gare le train qui doit les emmener à Paris, ne le prendront jamais… Un télégramme adressé au secrétaire général adjoint du club, Ferdinand Moscone, leur signifiera le déclassement juste avant le départ.

“On m’a accusé d’avoir offert une grosse somme d’argent aux joueurs de Fives pour se laisser battre.

Je ne pouvais le faire puisque, à cette époque, notre principal dirigeant était en Espagne

ENTRAÎN'EU'R M. VALÈRE, D’ANTIBES

Accusés de profiter de la situation, les Cannois s’insurgeront. « Ce n’est pas sur une réclamation de l’AS Cannes mais de Fives qu’Antibes a été déclassé, expliquera Pierre Poesi, dirigeant du club cannois dans les colonnes de L’Auto, qui en fait ses choux gras. Fives en avait assez de faire figure d’accusé, alors qu’il était victime. Ce que je peux ajouter, c’est que l’AS Cannes, qui avait entretenu de bons rapports avec Antibes et contribué à son développement, n’a connu en réponse que des gestes forts discourtois.»

À l’image des chaudes réceptions au stade du Fort Carré ou des déclarations du speaker, M. Albert, le 30avril à Antibes, que M. Valère qualifiait alors de « simple malentendu » … En attendant, Cannes saura tenir son rang à Colombes en finale, battu seulement dans les toutes dernières minutes (3-4). Il n’avait rien d’un finaliste au rabais. Depuis son triomphe en Coupe de France, l’année précédente, (1-0 face au RC Roubaix), plus personne au fond n’en doutait.

“Ce n’est pas sur une réclamation de l’AS Cannes mais de Fives qu’Antibes a été déclassé. Fives en avait assez de faire figure d’accusé, alors qu’il était victime

' PI'ERRE

POESI, DIRIGEANT DE L’AS CANNES

FOOTBALL

fr-fr

2022-08-25T07:00:00.0000000Z

2022-08-25T07:00:00.0000000Z

https://lequipedemo.pressreader.com/article/281792812830914

L'Equipe